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Être sage-femme sous le Second Empire : portrait de Madame Savreux-Lachapelle

En écho à l’exposition « Place aux femmes ! Les premières femmes médecins », le Musée d’Histoire de la Médecine s’est penché sur la présence de personnalités féminines au sein de ses collections. Plusieurs objets témoignent en effet de l’activité de femmes médecins, sages-femmes, chercheuses, artistes ou encore éducatrices. Parmi eux, le portrait de Madame Savreux-Lachapelle (1802-1864) constitue un intéressant témoin du parcours des maïeuticiennes au cours du XIXe siècle.

Anonyme, portrait d’Adèle-Eléonore Langelé-Lachapelle, huile sur toile, vers 1845-1864, Musée d’Histoire de la Médecine, Université Paris Cité, inv. MHM.2023.204

Derrière une donation singulière : l’itinéraire d’une professionnelle de santé

En 1978, Odette Savreux-Lachapelle (1888-1977) lègue un portrait au Musée d’Histoire de la Médecine. La donatrice n’honore pas la mémoire de son père, le Docteur Ernest-Honoré Savreux-Lachapelle (1835-1913), mais celle d’une autre figure familiale, plus confidentielle, sa grand-mère Adèle-Éléonore. Quelques recherches ont permis de reconstituer le discret mais riche destin de Madame Savreux-Lachapelle, sage-femme parisienne au cœur du XIXe siècle.

Adèle-Éléonore Langelé naît le 24 juillet 1802 à Louviers (Eure)1. L’enfant grandit dans un environnement très lié au monde médical. Après une carrière militaire de chirurgien major, son père est en effet officier de santé dans la village voisin d’Ailly et ses environs. Sans formation poussée ni titre officiel de docteur en médecine, ceux-ci jouent alors fréquemment le rôle de professionnels de santé de proximité en zone rurale. Jean-Pierre-Paul Langelé est lui-même fils d’un chirurgien normand, Jean-Baptiste Langelé-Chapelle.

À 32 ans, Adèle-Éléonore Langelé-Lachapelle épouse Jean-Honoré Savreux à Paris2, un agent d’affaires dont elle a eu une première fille dès 1830. Rien n’est connu sur la formation médicale de la jeune femme. L’absence d’école départementale pour sages-femmes dans l’Eure3 semble l’avoir contrainte à une formation parisienne, sans doute à l’importante école de la Maternité de Port-Royal, dont l’hôpital d’accouchement se situe alors dans les bâtiments de l’Oratoire. L’activité professionnelle de Mme Langelé-Lachapelle est bien attestée à Paris dès 1835, au 28 rue de l’Odéon4 : sa formation semble donc avoir eu lieu lors de ses années de célibat.

Le couple accueille deux autres enfants, mais le mariage n’est pas heureux : les époux Savreux se séparent en 18435. Madame Langelé poursuit alors son activité, certainement dans un souci d’indépendance financière. À chaque étape de sa carrière, la praticienne veille à conserver son nom de jeune fille, Langelé-Lachapelle. S’il lui permet de se relier à sa lignée familiale investie dans la médecine, il lui offre aussi sans doute une certaine légitimité. Sans lui être apparentée, elle partage en effet ce patronyme avec Marie-Louise Lachapelle, prestigieuse sage-femme au début du XIXe siècle. Hommage à une éminente enseignante de la maïeutique, qu’elle aurait pu côtoyer lors de ses premières années de formation, la mise en valeur de ce nom peut également s’avérer un puissant argument commercial dans un environnement parisien très concurrentiel. En 1864, peu avant son décès, les almanachs dénombraient en effet non moins de 101 sages-femmes parisiennes, réparties dans toute la ville6.

Vers une professionnalisation du métier

Le mouvement européen de professionnalisation des sages-femmes, débuté dès le milieu du XVIIIe siècle, est particulièrement dynamique en France au siècle suivant. Impulsé par les efforts d’Angélique du Coudray (1714-1789), qui déploie l’enseignement de la maïeutique dès 17597, il est poursuivi par la multiplication des écoles départementales qui forment les jeunes femmes au métier. La loi du 10 mars 18038 impose en effet le suivi d’une formation, sanctionnée par un examen diplômant, pour pouvoir exercer la profession. Les sages-femmes adhèrent à ce mouvement : Nathalie Sage-Pranchère dénombre 60 000 professionnelles diplômées au cours du siècle9.

Si en France, les sages-femmes sont alors autorisées à faire certaines prescriptions et à manier les forceps, les annuaires livrent une image encore plus élargie de la profession. Certaines professionnelles y exposent leur connaissance de l’herboristerie, de la saignée, proposent l’application des ventouses ou vantent leur exercice de l’odontologie. Leur contribution aux campagnes de vaccination est également bien réelle, parfois sanctionnée par des primes financières ou des médailles10. Cette polyvalence concorde avec la diversification progressive de la formation délivrée à l’école de la Maternité, qui s’élargit peu à peu à ces divers domaines11. Si Madame Savreux-Lachapelle ne voit pas la création du Syndicat général des sages-femmes de France, intervenue en 189712, sa profession joue déjà un rôle décisif dans les parcours de soin, et bénéficie d’une réelle reconnaissance au milieu du XIXe siècle.

Postérité et représentation d’un parcours de soignante au cœur du XIXe siècle

Anonyme, portrait d’Adèle-Eléonore Langelé-Lachapelle, huile sur toile, vers 1845-1864, Musée d’Histoire de la Médecine, Université Paris Cité, inv. MHM.2023.204

Adèle Langelé-Lachapelle exerce sa profession à diverses adresses. D’abord établie rue de l’Odéon, où elle est voisine de la Faculté de Médecine, elle déménage brièvement au 6 rue Neuve-Saint-Augustin, puis au 6 Passage des Panoramas entre 1838 et 184213. Sa présence est attestée au 93 rue de Chaillot en 1855. Elle y travaille probablement avec sa fille Honorine-Victorine, qui embrasse la même profession. Mme Langelé-Lachapelle décède au 229 rue du Faubourg Saint-Honoré14, une rue où sont alors recensées six sages-femmes15. L’acte de décès indique qu’elle pratiquait alors toujours sa profession.

Personnalité discrète, Adèle Langelé-Lachapelle n’est évoquée dans la presse que lors d’une affaire familiale l’opposant à son ex-mari. Elle soutient le mariage de sa fille Honorine-Victorine, contre l’avis de son ex-conjoint, et laisse l’avocat de son gendre produire une fausse déclaration permettant la tenue du mariage16. Les accusations de Jean-Honoré Savreux sont brutales : devant le tribunal, il affirme avoir soupçonné son ex-compagne d’entretenir une relation avec son gendre. L’épisode révèle cependant une cellule familiale très soudée autour de la sage-femme… et qui va continuer de s’inscrire dans la lignée médicale. Son fils, Ernest-Honoré, devient ainsi un médecin renommé, présent au chevet de la princesse Mathilde, et décoré de la Légion d’Honneur pour son dévouement lors de la guerre de 1870. Il n’est sans doute pas innocent qu’en 1858, le jeune homme dépose une demande pour accoler le nom de famille de sa mère, Lachapelle, au nom paternel, Savreux17. Le legs du portrait au Musée d’Histoire de la Médecine, effectué par une petite-fille n’ayant pas connu sa grand-mère, prouve cette affection familiale renouvelée, qui dépasse les générations.

Le portrait du Musée d’Histoire de la Médecine présente Madame Langelé-Lachapelle vêtue d’une robe à crinoline noire et parée d’importants bijoux, probablement faits de pinchbeck imitant l’or. Drapé et paysage esquissé, imposant fauteuil, présence d’accessoires : tous les codes visuels du portrait bourgeois du Second Empire sont présents. Ces mêmes indices se retrouvent par exemple dans les portraits contemporains de l’actrice Madeleine Brohan18, ou de Rose-Victoire Vieillard19, épouse d’un important industriel bordelais de la céramique. Si les sages-femmes ne disposent pas, à l’instar des docteurs en médecine, d’un uniforme honorifique les distinguant, Mme Langelé-Lachapelle veille cependant à rendre visible sa profession. Une broche fermant son corsage est ainsi émaillée d’une scène mythologique ou religieuse figurant un nouveau-né20.

Il est cependant assez rare, au sein des collections publiques françaises, de retrouver d’autres portraits similaires figurant des sages-femmes. Les nombreuses professionnelles de deuxième classe, formées dans les écoles départementales, sont en effet souvent issues de milieux sociaux défavorisés21. Ce rare portrait témoigne ainsi du parcours d’une des nombreuses sages-femmes exerçant sous le Second Empire, mais aussi de l’itinéraire exceptionnel d’une maïeuticienne qui connaît une véritable réussite sociale. Toujours présentée en salle d’exposition, cette œuvre met en lumière l’agentivité des sages-femmes dans les parcours de soin au XIXe siècle, et invite les visiteurs à relire les collections du Musée d’Histoire de la Médecine au prisme de l’histoire des femmes.

Pour aller plus loin :

– Nathalie Sage-Pranchère, L’école des sages-femmes : naissance d’un corps professionnel, 1786-1917, thèse en histoire sous la direction d’Olivier Faron, Tours, Presses Universitaires François Rabelais, 2017.

– Aux Archives Nationales, la série F/17/2469, relative à la formation des sages-femmes parisiennes.

Une conférence de Nathalie Sage-Pranchère sur les sages-femmes au XIXe siècle, organisée en 2022 par les Archives départementales de la Dordogne.

L’image mise en avant sur la page d’accueil est un détail du portrait anonyme d’Adèle-Eléonore Langelé-Lachapelle, huile sur toile, vers 1845-1864, Musée d’Histoire de la Médecine, Université Paris Cité, inv. MHM.2023.204

  1. AD Eure, NMD 8 Mi 2538, p. 333. []
  2. État civil reconstitué, Paris, V3E/M 569, p. 35/51. []
  3. Nathalie Sage-Pranchère, L’école des sages-femmes : naissance d’un corps professionnel, 1786-1917, thèse en histoire sous la direction d’Olivier Faron, Tours, Presses Universitaires François Rabelais, 2017, annexe 1. []
  4. Sébastien Bottin, Almanach du commerce de Paris, Paris, Bureau de l’Almanach, 1835. []
  5. Cour d’assises de la Seine, « Faux en écriture publique », Le Droit, 20 avril 1855, p.1. []
  6. A. Cambon, Almanach des 40,000 adresses des fabricants de Paris et du département, Paris, Cambon, 1864. []
  7. Michel Benozio, Sophie Beugnot, Sophie Demoy et al., La « machine » de Madame du Coudray, Bonsecourt/Rouen, Point de vues/Musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine, 2004. []
  8. Loi du 19 ventôse an XI, 3, Bull. 256, n°2436. []
  9. Nathalie Sage-Pranchère, « Les sages-femmes en Europe », Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, s.d. []
  10. Voir par exemple l’arrêté relatif à une campagne de vaccination publié dans Le Courrier de Bourges, n° du 3 juin 1855, p.1. []
  11. Nathalie Sage-Pranchère, op. cit., chapitre 2, p.38-43. []
  12. Ibidem, chapitre 9, p.87. []
  13. N.s., Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration, Paris, Firmin-Didot frères, 1842. []
  14. État civil, Paris, V4E 903, acte n°407, p. 23/31. []
  15. Sébastien Bottin, Almanach-Bottin du commerce de Paris, Paris, Bureau de l’Almanach du Commerce, 1864. []
  16. Cour d’assises de la Seine, op. cit., p.1. []
  17. Archives Nationales, série BB/11/686. []
  18. Jean-Claude Yon, « Une grande actrice sous le Second Empire », Histoire par l’image, mis en ligne en juillet 2005, consulté le 11 février 2026. []
  19. N.s., « Portrait de M. et Mme Jules Vieillard », consulté le 11 février 2026. []
  20. Voir l’image d’ouverture du billet. []
  21. Nathalie Sage-Pranchère, op. cit., chapitre 5, p10-11. []
Marie Vuillemin
Marie Vuillemin

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marie Vuillemin (29 juin 2026). Être sage-femme sous le Second Empire : portrait de Madame Savreux-Lachapelle. Panacée. Consulté le 11 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16hb0


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