Premières femmes médecins : Camille Landais (1850-1927), trop longtemps oubliée (II/II)
| Ce billet fait écho à l’exposition sur panneaux « Place aux femmes ! les premières femmes médecins » que vous pouvez découvrir jusqu’au 26 juin à la BU Grands Moulins. |
Roman ou épopée, la vie de Camille Landais (1850-1927) ? L’une des premières femmes-médecins de France, battante et féministe, choyée dans son enfance, encouragée par les plus grands, reconnue dans les milieux qu’elle fréquentait, décorée par la France… Pourtant, qui, de nos jours, se souvient d’elle ?
Retrouvez sur ce carnet la première partie du billet.

Camille Landais à Copenhague. Sd. Archives Départementales de Maine-et-Loire. Cote : 323J2
Des inhalations d’oxygène dans l’hygiène et la thérapeutique des nouveau-nés
Sa thèse de doctorat (Des inhalations d’oxygène dans l’hygiène et la thérapeutique des nouveau-nés) soutenue le 10 octobre 1892 reçoit une mention honorable ; elle est publiée en janvier 1893 et présentée au public dans une courte analyse de la Revue illustrée de polytechnique médicale et chirurgicale l’année suivante. Cette thèse brillante révèle des dossiers bien tenus et un travail sérieux portant sur 70 observations. Elle étudie de manière technique mais aussi humaine l’un des moyens les plus puissants utilisés à la fin du XIXe siècle, l’inhalation d’oxygène associée à l’incubation artificielle, la couveuse.

Thèse de doctorat de Camille Landais : Des inhalations d’oxygène dans l’hygiène et la thérapeutique des nouveau-nés. Paris, 1892. BIU Santé Médecine.
- [Remerciements à ses maîtres]. Thèse de doctorat de Camille Landais
- [Remerciements à sa famille]. Thèse de doctorat de Camille Landais
Modestement, Camille écrit : « Nous avons voulu seulement donner une vue d’ensemble sur les résultats d’une année pendant laquelle l’oxygène a été employé à la clinique d’une façon, sinon banale, du moins généralisée à tous les enfants dont l’état n’était pas satisfaisant ».
La couveuse, ce récipient commode sans oxygène, offre déjà au prématuré un air un plus pur que l’air ambiant ; il peut encore être amélioré par l’apport d’oxygène dilué, et la pullulation des microbes et autres organismes combattue par un filtre formé d’une légère couche d’ouate.
Les indications générales du traitement oxygéné sont précises : souffrance fœtale, mort apparente à la naissance, insuffisances cardiaque, respiratoire et digestive, misères physiologiques.
Les 70 observations, si techniques soient-elles, montrent une certaine humanité et une grande honnêteté :
L’enfant Martin naît le 30 avril avant terme (7 mois) et en état de cyanose, il pèse 2050 grammes.
Comme cet état persiste dans la couveuse, on fait respirer de l’oxygène à l’enfant en même temps que l’on pratique la respiration artificielle.
La cyanose disparaît au bout de 5 minutes d’une façon complète. La température qui était de 34° est tombée à 33°7.
Mais le traitement n’a pas continué. Dans l’après-midi, l’enfant recommence à se cyanoser et à respirer difficilement. Il reste dans cet état la nuit entière et la matinée suivante et meurt à 11heures du matin.
Congestion pulmonaire, asphyxie blanche ; 3 fois ranimé par l’oxygène et la respiration artificielle. Suspension du traitement.
Heureusement, le traitement est le plus souvent efficace :
Enfant de 1840 grammes, né le 6 décembre. Enfant malingre, pâle, à la peau jaunâtre. Tétées peu abondantes (10 à 30 grammes), encore vomit-il ce qu’il vient d’avaler.
Inhalations d’oxygène dès le second jour ; l’enfant tète mieux, l’état devient meilleur ; l’augmentation du poids est sensible ; au dixième jour, il pèse 1950 grammes (110 grammes au-dessus du poids initial.
Les inhalations sont reprises à ce moment. L’amélioration reparaît, les digestions sont plus faciles, les tétées plus abondantes. L’augmentation du poids manifeste ce relèvement de l’état général et l’enfant sort le dix-huitième jour, pesant 1980 grammes.
En conclusion, l’inhalation d’oxygène peut être donnée comme traitement hygiénique et thérapeutique aux prématurés et aux nouveau-nés malades, associée à la couveuse du professeur Tarnier. « Les résultats paraissent légitimer les espérances que nous avions préconçues, ils sont satisfaisants par l’amélioration progressive de l’état général et les statistiques le prouvent. »
- [Dispositifs de couveuses].Thèse de doctorat de Camille Landais
- [Dispositifs de couveuses].Thèse de doctorat de Camille Landais
Les observations portent également sur l’état de santé de la mère : éclampsie, saturnisme (fréquent chez les cigarières, cuisinières, repasseuses), syphilis des prostituées, ainsi que tout ce qui peut éclairer le diagnostic et aider l’enfant à vivre.
La rédaction de la thèse est soignée, Camille Landais s’y est donnée tout entière. Quand l’enfant revient à la vie, on y devine un plaisir joyeux ; s’il meurt, même si l’on reste dans la sécheresse d’un constat, on y trouve un léger attendrissement. La Revue illustrée de polytechnique médicale et chirurgicale termine son analyse ainsi : « une femme seule pouvait aussi consciencieusement traiter le sujet ».
On peut s’étonner à l’heure actuelle de la modestie et de l’honnêteté de ces médecins qui expérimentaient des techniques nouvelles avec si peu de moyens et des connaissances scientifiques restreintes. Comment pouvait-on se procurer et stocker l’oxygène ? Comment alimenter les prématurés sans lait artificiel ?
Docteur Camille Landais
Une revue féminine de la fin du XIXe siècle présente Camille comme « une assez jolie blonde, d’un embonpoint notable » ; on lui prête « une allure de sage-femme endimanchée, affairée, besogneuse, sachant par cœur tous ses livres de pathologie ».
Elle sait qu’elle n’aura pas le droit à l’erreur, on ne lui pardonnera aucun écart, mais son savoir et ses compétences l’aideront à vaincre les mufleries, les doutes et les oppositions de ses confrères. Pendant 31 ans, elle exerce sa passion : examiner, poser un diagnostic, soigner et guérir si possible. Elle commence sa carrière en clientèle pendant quelques années avant de faire construire sa maison d’accouchement et de chirurgie à Paris ; ce grand bâtiment financé par la famille Landais de Chacé, situé dans le XIVe arrondissement, 219 rue Vercingétorix et 11, cité Raynaud ouvre en 1899 et fonctionnera jusque dans les années cinquante, avant de disparaître pour laisser place à des constructions nouvelles.
Un encart publicitaire paraît dans la presse :
Maison de santé de Montparnasse.
219, rue Vercingétorix. Paris. Téléphone 717-54.
Directeur : Melle Camille Landais. Docteur accoucheur, chirurgie et accouchements. Accouchements depuis 75 francs pour 10 jours, tous frais compris.

[Encart publicitaire pour la Maison de santé de Camille Landais], L’Abeille de Fontainebleau : journal administratif, judiciaire, industriel et littéraire, 6 octobre 1905. Gallica (BnF)
Hier matin, Madame Landais, de Varrains, revenait de Saumur en voiture, quand en arrivant au pont de chemin de fer à Nantilly, son cheval eut peur d’une machine qui sifflait et s’emballa. Le cocher fut précipité de son siège… Madame Landais sauta de sa voiture mais si malheureusement qu’en tombant elle se fractura le pied et se fit une forte blessure à la tête. Relevée sans connaissance, elle fut reconduite à son domicile ; son état paraît grave.
Camille est prévenue par son frère ; elle prend le train Paris-Tours, puis Tours-Saumur, soit environ 6 heures de trajet et enfin Saumur-Chacé, 20 minutes. Efficace, énergique et rassurante « un peu de patience et la tête qui est malade sera vite guérie », elle apaise l’inquiétude de la famille, donne aux parents de la blessée des nouvelles positives, s’assure que la fracture n’est qu’une entorse légère et repart à Paris.
La France entre en guerre le 3 août 1914. Devant le nombre croissant de victimes, l’arrêté du 28 août 1914 crée les hôpitaux auxiliaires, structures complémentaires et bénévoles d’initiative privée qui viennent compléter le travail des hôpitaux civils et militaires. C’est le cas de la maison de Santé Montparnasse ; dès le 2 août, veille de la déclaration de la guerre, Camille Landais, alors âgée de 64 ans, aidée par le docteur Charles Levassort, chirurgien, se met au service de l’État français. L’hôpital auxiliaire n°82 réserve 35 lits à l’accueil des blessés. Les exigences sont importantes : il ne suffit pas que le malade soit traité médicalement, il faut qu’il trouve dans l’établissement un puissant facteur de guérison, bien-être, repos, hygiène, paroles consolantes et encourageantes, bonne alimentation.
En 1920, pour ses actions en faveur des militaires blessés, Camille reçoit la médaille de bronze de la Reconnaissance Française :
Mademoiselle Landais, docteur en médecine a mis à la disposition du ministère de la guerre sa maison de santé qu’elle a continué à diriger avec le plus grand dévouement. Elle y a reçu de nombreux blessés, moyennant une faible allocation bien insuffisante pour la dédommager du sacrifice fait par elle volontairement. Elle s’est dévouée malgré son âge aux soins des blessés1.
Le 3 mars 1923, Camille Landais, nommée par Paul Strauss, ministre de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance Sociales, reçoit le brevet de chevalier de la Légion d’honneur. Une distinction honorifique qui récompense une vie de soins pratiqués bien souvent sans honoraires, des services rendus à l’armée comme moniteur et des cours qu’elle assure à l’Association philotechnique. C’est l’époque où paraît un article sur les premières femmes-médecins de France, publié dans la revue La Vie Heureuse. On lui donne « une figure très fraîche, des cheveux blancs, des yeux pétillants. Elle a pris dans la science gynécologique un rang tel que ses confrères masculins l’appellent en consultation ».

« Tournoi [féminin] d’échecs, Mlle Lipstchutz [contre Mlle la] doctoresse Landais » : [photographie de presse] / [Agence Rol]. 1924. Gallica (BnF). Camille Landais a participé à plusieurs tournois d’échecs à la fin de sa vie.
Elle meurt le 30 novembre, lors d’un nouveau séjour à Chacé dans la maison du Pavement. Un discret faire-part de décès paraît dans le Courrier de Saumur le 1er décembre :
Vous êtes priés d’assister aux obsèques de
Melle le docteur Camille Landais
Chevalier de la Légion d’Honneur
Décédée dans sa 78ème année au domicile de son frère, maire de Chacé
Les obsèques auront lieu le vendredi 2 décembre à 15heures
Ni fleurs, ni couronnes.
Camille repose désormais dans un joli mausolée du cimetière de Chacé, dans son Anjou natal, auprès de sa famille.
Humaniste et volontaire, elle a participé à l’émancipation des femmes.
Voir aussi en ligne : FOCUS MATRIMOINE, Camille Landais (1850-1927), docteur en médecine, de tête et de science à Chacé, Villes et Pays d’Art et d’Histoire, Saumur, 2026
Sources utilisées
Archives
– Archives municipales de Saumur : matricule de l’hôpital de Saumur (245w-1)
– Archives départementales du Maine et Loire :
Fonds Landais-Chautemps (323 J 1-2)
Registres d’État-Civil de Villevêque, Angers, Chacé
– Archives nationales: minutier central (placard n°4B556)
– Musée du Service de santé des armées, Paris, notice historique sommaire
– Base Léonore : relevés de la Légion d’Honneur : notice Camille Landais
Presse
- Annuaire du Maine et Loire, 1876
- Le Panthéon de l’Industrie du 1 /01 /1886
- Le Réveil démocratique du Maine et Loire du 10/ 05/1924
- Le Petit Courrier du 30 /11 /1927 et du 6 /12/1927
- La Vie Heureuse du 15/01/1909
- La Revue illustrée de polytechnique médicale et chirurgicale du 30/06/1894
- L’Anjou, journal de l’Ouest du 19/10/1892
- Le Petit Journal du 7/05/1903
- Journal officiel de la République française du 03/06/1920
- Bulletin de la Société de secours, juin 1916
L’image mise en avant sur la page d’accueil est un des dispositifs de couveuse reproduits dans la thèse de doctorat de Camille Landais : Des inhalations d’oxygène dans l’hygiène et la thérapeutique des nouveau-nés. Paris, 1892. BIU Santé Médecine.
- Journal officiel du 3 juin 1920. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Anne Faucou (5 juin 2026). Premières femmes médecins : Camille Landais (1850-1927), trop longtemps oubliée (II/II). Panacée. Consulté le 11 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16cdf





