Histoire des femmes médecins (I/II)
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Ce texte a pour auteure : Natalie Pigeard-Micault.

Mary Putnam Jacobi (1842-1906).
© Collection privée, N. Pigeard.

Caroline Schultze (1867-1962) soutenant sa thèse de doctorat à l’École de Médecine (dessin de Paul Destez).
Contexte politique
La deuxième décennie de l’Empire marque un tournant dans la politique française1. En 1867, Duruy ministre de l’Instruction publique, ouvre des cours secondaires pour les demoiselles. Le succès est tel que la Sorbonne compte 250 à 300 jeunes filles à chaque cours2. Si ces cours sont à la mode dans la bourgeoisie libérale3, ils ne permettent pas de pallier le manque d’un enseignement secondaire qui donnerait aux femmes l’instruction nécessaire pour concourir au baccalauréat et s’inscrire en Faculté. En France, aucune structure ne leur étant réservée, c’est au milieu des étudiants masculins qu’elles s’imposent. Julie Daubié réussit à s’inscrire puis à passer en 1861 son baccalauréat à Lyon, alors que Paris lui avait fermé ses portes. Mais elle reste une exception. Cependant, il en est autrement dans d’autres pays. En Russie, Angleterre, États-unis d’Amérique, Roumanie et autres, les jeunes filles peuvent assister à des cours secondaires soit dans des collèges privés spécialement conçus pour elles et très souvent par elles, soit dans des collèges publics qui leur sont également réservés. En Russie si l’enseignement secondaire reste ouvert aux femmes, en 1862, le gouvernement russe décide la fermeture des cours libres d’enseignement supérieur pour les femmes à Saint-Pétersbourg. Cependant ces jeunes filles russes, contrairement aux françaises, ont pu acquérir l’instruction nécessaire aux études supérieures. Aussi c’est une Russe qui se présenta pour la première fois dans une Faculté de médecine.
En 1864, une jeune fille russe part étudier la médecine à Zurich. Elle demande, en automne, au Sénat suisse la permission de suivre les cours d’histoire naturelle, d’anatomie et d’histologie de l’Université de Zurich. Le Sénat l’y autorise avec l’accord du corps enseignant, mais elle ne passe pas son doctorat. En 1865, Nadedja Souslova est également acceptée à Zurich. En 1866, elle demande à concourir au grade de docteur ; elle devient ainsi la première doctoresse d’une université mixte d’Europe4. Le succès de Nadedja Souslova est tout de suite connu des autres Russes, Anglaises et Américaines principalement.
Premières inscriptions à Paris
En 1866, le doyen de la Faculté de médecine, Charles Adolphe Wurtz (1817-1884) reçoit Madeleine Brès (1839-1925), qui désire s’inscrire à l’École de médecine. Wurtz lui conseille de passer d’abord les baccalauréats. Il lui promet, entre-temps, de plaider sa cause auprès du ministère de l’Instruction publique.
Sachant que l’inscription des femmes à la Faculté de médecine de Zurich avait été autorisée deux ans plus tôt, Wurtz demande au docteur Alexis Dureau (1831-1904) de partir à Zurich. Dureau raconte : « Aussi le doyen Wurtz m’engagea-t-il lors de ma prochaine tournée, à me renseigner sur tout ce qui pouvait concerner, tant au point de vue du droit, qu’au point de vue du fait, l’admission des femmes dans les écoles étrangères. »5
Au retour de Dureau, Wurtz présente à Victor Duruy un rapport sur l’enseignement des femmes en Europe et gagne la cause de Madeleine Brès. Mais quand Madeleine Brès revient avec ses baccalauréats, elle a été précédée dans ses démarches par trois étrangères, Mary Putnam (américaine, née à Londres), Catherine Gontcharoff (russe), et Elizabeth Garrett (anglaise).
Le monde des femmes instruites en médecine, s’il est large géographiquement, est numériquement assez restreint, pour qu’un réseau se tisse rapidement. En 1867, Elizabeth Garrett, anglaise, écrit à Mary Putnam, qui essaie de s’inscrire à Paris, pour connaître l’avancée de ses démarches. Aussi, Mary Putnam inscrite, Elizabeth Garrett traverse la Manche et s’inscrit également. Elle est la première docteure de la Faculté de médecine de Paris avec une thèse sur la migraine qu’elle soutient le 15 juin 1870.
En 1868 est revenue Madeleine Brès, munie de ses baccalauréats pour s’inscrire. Sa démarche ne pose déjà plus de problème. Elle sera la première française docteure en médecine en 1875.
Durant quelques années les femmes vont se partager entre la Faculté de Zurich et celle de Paris. En France, les anglo-saxonnes sont majoritaires les quinze premières années. Cependant dès le milieu des années 1880, les femmes slaves dominent largement en nombre. Les françaises restent minoritaires longtemps, d’autant plus qu’elles commencent à être acceptées dans les écoles préparatoires de médecine en province qui sont totalement délaissées par les étrangères. À Paris, les femmes sont moins de dix jusqu’en 1873. De 1873 à 1881, elles sont moins de quarante. Enfin, elles atteignent la centaine à la rentrée scolaire de 1884. A la rentrée scolaire de 1887, sur les 114 femmes inscrites seules 12 sont françaises, 70 russes et 20 polonaises, 8 anglaises, 1 américaine du nord, 1 autrichienne, 1 grecque, 1 turque6.
Mary Putnam
Mary Putnam (1842-1906), docteure en pharmacie à Philadelphie arrive à Paris en 1866. Si c’est la chimie qui l’intéresse, elle suit volontiers le docteur Hippolyte Herard (1819-1913), ami de son père, dans ses leçons de clinique à l’hôpital. Durant l’année scolaire 1866/1867, elle est introduite, grâce à Herard, non seulement dans le monde médical mais aussi dans plusieurs cours cliniques notamment ceux de Benjamin Ball. Elle obtient en début d’année 1867/1868 le droit de fréquenter la bibliothèque de la Faculté de médecine dans laquelle un isoloir lui est réservé. D’acquis en acquis, elle demande en novembre 1867 à s’inscrire officiellement à la Faculté7. L’assemblée des professeurs se réunit le 27 novembre 18678, le professeur des opérations et des appareils, Pierre Denonvilliers, rappelle l’opposition du Conseil de l’Instruction publique, qu’il préside, jugeant l’entrée des femmes dans la médecine comme contraire aux mœurs et aux conditions sociales. Le professeur de clinique médicale Jules Béhier « fait remarquer que la femme, étant mineure par le fait du mariage, échappe donc à toute responsabilité personnelle et que par conséquent l’adoption de Mlle Putnam pourrait entraîner de graves complications. »9
Dans ce rapport, seul le doyen (Wurtz) est cité pour avoir pris la défense de Putnam en soulignant que la loi reste muette sur le sujet et que très récemment le ministre a autorisé l’inscription d’une femme, Madeleine Brès, en médecine, à la condition qu’elle possède les deux baccalauréats. Malgré sa fonction, Wurtz ne parvient pas à faire accepter Mary Putnam par les professeurs qui votent contre la demande de la jeune pharmacienne. Wurtz en informe Duruy qui présente alors la requête à la princesse Eugénie. Celle-ci convoque un conseil des ministres qu’elle présidera elle-même. En attendant, Mary Putnam a su rallier à sa cause quelques étudiants qui, en présence d’un chaperon évidemment, lui retransmettent les cours qu’ils ont pu suivre10. À la fin de l’année scolaire, sur les conseils de Wurtz, contrairement à l’usage qui veut que les demandes d’inscription passent par la Faculté et soit validées par le ministre, elle s’adresse directement au ministre qu’elle sait acquis à sa cause. Le 23 juillet 1871, Mary Putnam devient la deuxième docteure de la Faculté de médecine de Paris, après Elizabeth Garrett (1870). La première dédicace de sa thèse s’adresse sans même le savoir à Wurtz : « Au professeur dont j’ignore le nom, qui seul a voté en faveur de mon admission à l’École, protestant ainsi contre le préjugé qui voudrait exclure les femmes des études supérieures. »11
Madeleine Brès
Madeleine Brès (1839-1925), première femme française inscrite à la Faculté de médecine, soutient un doctorat en 1875 et obtient la mention « extrêmement bien ». Elle est la première étudiante du doyen Wurtz qui l’accueille durant 7 ans dans son laboratoire de chimie.
Une des dédicaces de la thèse de Brès revient à Broca, qui a joué un rôle important pour elle cinq ans plus tôt. En 1870, durant le siège de Paris et surtout pendant la Commune et la semaine sanglante, Madeleine Brès exerce les fonctions d’interne à l’Hôpital de la Pitié de Paris comme suppléante de Paul Broca qui l’avait lui-même proposée et nommée interne provisoire. Broca raconte :
Madame Brès est entrée dans mon service en qualité d’élève stagiaire en 1869. Au mois de septembre 1870, l’absence de plusieurs internes appelés dans les hôpitaux militaires, nécessitait la nomination d’internes provisoires. Madame Brès sur ma proposition fut désignée comme interne provisoire. En cette qualité, pendant les deux sièges de Paris et jusqu’au mois de juillet 1871, elle a fait son service avec une exactitude que n’a pas interrompu le bombardement de l’hôpital. Son service a toujours été très bien fait et sa tenue irréprochable. Madame Brès s’est toujours fait remarquer par son zèle, son dévouement et son excellente tenue. Elle nous a particulièrement secondés pendant la dernière insurrection12.
Après ce récit des événements, Broca ne tarit pas d’éloges, sur sa disponibilité et son sérieux, mais aussi sur ses capacités de médecin. Jules Gavarret, Constant Sappey, Paul Lorain, et Charles Adolphe Wurtz font également son éloge dans un rapport commun :
Par son ardeur au travail, par son zèle dans le service hospitalier, nous nous plaisons à reconnaître que Mme Brès a, par sa tenue parfaite, justifié l’ouverture de nos cours aux élèves du sexe féminin et obtenu le respect de tous les étudiants avec lesquels elle s’est trouvée forcément en rapport13.
À la rentrée scolaire 1871, elle demande à passer le concours de l’externat et de l’internat. Le directeur de l’administration de l’Assistance publique, malgré des pétitions et des manifestations en sa faveur, lui refuse ce droit au motif suivant : « S’il ne s’était agi que de vous personnellement… »14
Il s’agit donc de ne pas créer d’antécédent. Suite à ce refus les étudiantes lancent plusieurs pétitions pour obtenir les mêmes droits aux examens et concours que les étudiants. Enfin en 1881, le Conseil de surveillance de l’administration de l’Assistance publique se réunit pour résoudre définitivement la question de l’ouverture de l’externat aux femmes, et de la même façon celle de l’internat en 1885.
Retrouvez la deuxième partie de ce billet.
L’image mise en avant sur la page d’accueil est une carte postale humoristique représentant une “doctoresse” auscultant un jeune patient. , Royer et Cie, Nancy, sd. BIU Santé Médecine, n° inv. CISA1068.
- Albistur, Maïté – Armogathe, Daniel, Histoire du féminisme français du Moyen-Âge à nos jours. Paris : des Femmes, 1977. p. 321. [↩]
- Meunier, Victor, Cosmos du 18 janvier 1868. [↩]
- Ollivier, Marie Thérèse, J’ai vécu l’agonie du second Empire, Paris : Fayard, 1970. p. 55. [↩]
- Lipinska, Mélanie, Histoire des femmes médecins, Paris : ed. G. Jacques & Cie, Thèse de doctorat soutenue à la Faculté de médecine de Paris, 1900. 586 p. [↩]
- Dureau, Alexis cité par Lipinska, Mélanie, Histoire des femmes médecins. Paris : G. Jacques, 1900. p. 412. [↩]
- Schultze, Caroline, La femme médecin au XIXe siècle. Paris : Ollier-Henry, 1888. p. 16. [↩]
- L’histoire des premières femmes médecins est racontée principalement dans : Lipinska, Mélanie, Histoire des femmes médecins depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Paris : Jacques, G & cie, 1900. III-586 p. ; Lipinska, Mélanie, Les femmes et le progrès des sciences médicales. Paris : Masson, 1930. III-235 p. ; Schultze, Caroline, La femme médecin au XIXe siècle. Paris : Ollier-Henry, 1888. 76 p. ; Joël, Constance, Les filles d’Esculape. Paris : ed. Robert Laffont, 1988. 234 p. [↩]
- AN : AJ16/6255, Procès verbaux de l’assemblée des professeurs du 27 novembre 1867. [↩]
- Ibid. [↩]
- L’ouvrage de Mary Putnam, Life and Letters of Mary Putnam Jacobi, New York, London : G.P. Putnam’s sons, 1925. 381 p. [↩]
- Putnam, Mary, De la graisse neutre et des acides gras, Paris : Éd. E. Parent, 1871. Thèse de doctorat soutenue à la Faculté de médecine de Paris. 128 p. [↩]
- Broca cité par Schultze, Caroline, La femme médecin au XIXe siècle, Paris : Ollier-Henry, 1888. p. 19. [↩]
- Ibid. [↩]
- Joël, Constance, Les filles d’Esculape, Paris : Robert Laffont, 1988. p.110 et suivantes. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Natalie Pigeard-Micault (1 octobre 2007). Histoire des femmes médecins (I/II). Panacée. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/167lc

