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Une invitation à l’enquête sur le fonds Georges Balandier

Dans un premier billet, nous avons évoqué le fonds Georges Balandier qui a récemment intégré les collections de la BU Saint-Germain-des-Prés. Dans le texte qui suit, Erwan Dianteill, professeur d’anthropologie à l’Université Paris Cité, nous explique comment un fonds peut constituer un véritable terrain d’enquête.

Georges Balandier au cours d’une séance de travail au Conseil international des sciences sociales à l’UNESCO, à la fin des années 1950. Archives personnelles d’Anne Rocha Perazzo, (fille de Georges Balandier), avec son aimable autorisation

On peut écrire sur Georges Balandier de deux manières. La première est la plus classique : on résume une œuvre, on en ordonne les moments, on en stabilise les thèmes. C’est ce que nous avons réalisé dans un numéro d’hommage de la revue cArgo (dont Georges Balandier avait activement soutenu la création), il y a quelques années1. La seconde est plus risquée, mais aussi féconde si l’on veut faire l’histoire des sciences sociales : on part des traces, des instruments, des opérations concrètes par lesquelles une pensée s’est fabriquée.

La mise à disposition d’un fonds — 1480 ouvrages désormais catalogués et consultables à la bibliothèque Saint-Germain-des-Prés de l’Université Paris Cité, grâce à la générosité d’Anne Rocha Perazzo, fille de Georges Balandier, et au travail rigoureux des bibliothécaires — offre précisément cette seconde possibilité. Elle ne nous donne pas « la » clé de l’œuvre de Balandier : elle nous donne mieux, un terrain d’enquête.

Le présent texte n’est donc pas une synthèse close. C’est une proposition programmatique : un ensemble d’hypothèses et de pistes, destinées à être vérifiées, amendées, peut-être contredites par un travail direct sur le fonds. L’enjeu n’est pas seulement d’illustrer l’œuvre par la bibliothèque, mais d’écrire, à partir d’elle, une histoire matérielle et intellectuelle d’une anthropologie qui a fait bouger ses frontières : une anthropologie politique, certes, mais aussi une anthropologie du changement, de la ville, du sacré, de la modernité, et de leurs scènes d’apparition. L’empreinte de Balandier tient à une ambition large : étudier sociétés et cultures “dans leur dynamisme”, en faisant dialoguer anthropologie, sociologie, histoire — et en considérant ensemble domination, État, religions, économie, parenté, genre.

On peut supposer qu’une bibliothèque de chercheur n’est pas une simple collection : c’est un dispositif d’orientation, qui n’est pas exempt évidemment d’aléas. Elle classe, hiérarchise, rapproche, éloigne. Elle matérialise des controverses (ce contre quoi on lit), des fidélités (ce avec quoi on pense), des curiosités (ce vers quoi on se risque). On peut donc y chercher une liste d’influences, des thèmes, des problèmes à étudier, mais aussi une grammaire de déplacements2. Ce qui suit se présente ainsi comme une liste ouverte de thèmes de réflexion et de recherche sur ce fonds exceptionnel.

1) Pourquoi étudier une bibliothèque ? Pour faire l’histoire d’un dispositif de recherche

La question n’est pas seulement : “qu’a lu Balandier ?” Elle est aussi : “comment ses lectures ont-elles été mobilisées ?” et “quels problèmes ont-elles rendus pensables ?”. Autrement dit : il s’agit d’une histoire des sciences sociales par les opérations savantes. Dans le cas de Balandier, ces opérations sont repérables, parce que son œuvre revendique une méthode : décrire les sociétés dans leurs turbulences, refuser l’anhistorisme, construire une anthropologie outillée pour le changement, et toujours rester attentif à l’imprévu. Ce noyau est composé de nodules : “tension”, “conflit”, “évènement”, “situation” forment un dispositif méthodologique pour une science anthropologique nouvelle qui se construit dès le début des années 1950, et qui centre ces analyses sur les ambiguïtés qui déstabilisent l’ordre social et culturel.

Le fonds permet de documenter, au plus près, l’atelier de cette méthode. Il invite à poser des questions très concrètes, de micro-histoire savante :

– Quelles proximités (sur les rayons, dans les séries éditoriales, dans les dates d’acquisition) entre textes de sociologie, d’ethnologie, d’histoire coloniale, de philosophie politique, d’études religieuses ?

– Quels indices d’usage (dédicaces, marginalia, soulignements, marque-pages, classements) marquent des moments : tournant urbain, formalisation de la “situation coloniale”, ouverture vers la modernité “chez nous” à partir du détour exotique, réflexion sur le sacré prophétique ?

– Comment la bibliothèque configure-t-elle cette “double identité” (sociologue et anthropologue) que Bernard Valade3 place au cœur de la genèse de la perspective dynamiste ?

Ce programme suppose une enquête qui combine une lecture bibliographique (catalogue, séries, langues, champs), une histoire des pratiques de lecture (traces, annotations) et une comparaison systématique avec les textes publiés et les moments de bilan.

2) Une hypothèse directrice : la bibliothèque comme carte épistémologique

En 1997, l’ouvrage Conjugaisons récapitule des axes déjà bien en place : anthropologie politique, anthropologie urbaine, anthropologie de la contestation, anthropologie des ruptures — avec, au passage, “l’aventure du futurible”, la rencontre de la prospective, l’attention aux scénarios du futur. Cette liste est précieuse, mais elle n’est pas un sommaire : c’est une architecture de recherche. Le fonds devrait permettre de la transformer en objet d’histoire : comment ces axes ont-ils été rendus possibles par des lectures, des circulations disciplinaires, des réseaux institutionnels, des conjonctures politiques ?

On peut formuler ici une hypothèse de travail : la bibliothèque Balandier n’est pas seulement « pluridisciplinaire », elle est structurée par des passages — des couloirs intellectuels qui relient des domaines habituellement séparés. L’enquête peut permettre d’ identifier ces couloirs, de dater leur densification, de comprendre ce qu’ils produisent.

Je propose, à titre de prolégomènes, huit chantiers articulés. Chacun n’est pas une « thématique » : c’est une invitation à repérer des constellations internes du fonds, puis à écrire si possible une micro-histoire de leur usage.

Quelques ouvrages du fonds Balandier. Cliché : Pauline Baty

3) Chantier A — La “situation coloniale” : invention conceptuelle et bricolage méthodologique

Jean Copans, dans cArgo4, rappelle que Balandier invente la notion de “situation coloniale” au cours de ses terrains gabonais et congolais, l’évoque dès 1950, la formalise en 1951, puis l’enrichit ensuite. Mais surtout, Copans fournit un détail méthodologique décisif : les “situations de crise” sont un lieu privilégié d’observation, parce que c’est là qu’on peut saisir l’évolution des structures sociales mises en situation coloniale.

L’étude du fonds devrait permettre de reconstituer la bibliothèque “coloniale” au sens strict : textes administratifs, économie politique, démographie, rapports, mais aussi théorie sociologique mobilisée de façon parfois non orthodoxe. Jean Copans note que Brazzaville est auscultée par toutes les dimensions méthodologiques possibles — documentaires, statistiques, psychologiques, ethnographiques. Voilà un programme d’histoire des sciences sociales : comment une conjoncture de recherche “appliquée” (science sociale commanditée, attentes administratives) oblige à sortir du cadre ethnologique classique, à multiplier les sources, à inventer des montages.

Quelques questions à vérifier sur le fonds : quels manuels, quelles monographies, quelles séries de rapports accompagnent cette invention ? Quels auteurs de sociologie générale servent de points d’appui ? Comment se fabrique, matériellement, une pensée de la domination qui refuse d’être “contextualiste” ?

4) Chantier B — La ville : “à réalité nouvelle, discours nouveau”

L’urbain n’est pas un simple objet chez Balandier, c’est une rupture. Jean Copans, à nouveau, insiste : Sociologie des Brazzavilles noires semble “venir de nulle part”, Balandier cite relativement peu ses sources, et pourtant son effet stratégique est net : “à réalité nouvelle, discours nouveau ; à discours nouveau, concepts et problématiques inédits”.

La recherche sur le fonds doit permettre d’écrire l’histoire de ce “discours nouveau” : non pas en cherchant une filiation unique, mais en cartographiant les ressources mobilisées (démographie, sociologie du travail, urbanisme colonial, psychologie sociale, enquêtes). On pourra même tester une hypothèse paradoxale suggérée par Jean Copans : l’absence de références urbaines africaines “datantes” rend justement le livre difficile à dater — comme si l’ouvrage inventait aussi son propre régime bibliographique.

De là quelques questions à approfondir : le fonds contient-il des ensembles urbains constitués tôt, ou bien la bibliothèque urbaine s’épaissit-elle après coup, en retour sur l’expérience brazzavilloise ? Quels voisinages avec les lectures sur classes, travail, migrations ?

5) Chantier C — Le politique : pouvoir, symbolique, espace

Une histoire des sciences sociales centrée sur Balandier ne peut pas se contenter d’un “tournant politique” général. Il faut entrer dans la définition balandiérienne du politique. Delphine Manetta, toujours dans cArgo 5, a mis en avant une vision triadique : le politique associe pouvoir, symbolique et espace. Ce point a une conséquence bibliographique directe : il implique que la bibliothèque du politique n’est pas seulement faite de science politique, mais aussi de travaux sur symboles, rituels, imaginaires, territorialités.

Jean Copans indique qu’à partir des années 1960, Balandier généralise son approche sous le titre d’une anthropologie dynamique et critique, ouvre l’anthropologie politique avec l’État, les inégalités, les conflits, la contestation, l’apparition des idéologies. L’étude du fonds permettra peut-être de reconstituer la bibliothèque de ce moment : quelles lectures sur l’État “traditionnel” et l’État moderne ? quelles séries sur idéologies, mouvements, stratification ?

6) Chantier D — Contestation, ruptures, “futurible” : apprendre à penser l’inédit

Bernard Valade donne ici une clé programmatique : Balandier revendique une anthropologie de la contestation (EPHE, 1967) et une anthropologie des ruptures, avec surgissement de l’inédit, adossée à la prospective et aux scénarios du futur.

C’est un chantier idéal pour une enquête sur bibliothèque : la prospective, la théorie des systèmes, les diagnostics de modernité laissent des traces documentaires spécifiques (revues, collections, rapports, essais). Le fonds permettra de dater l’entrée de ces lectures : précèdent-elles l’énoncé du “futurible”, ou l’accompagnent-elles ? Bernard Valade rappelle en outre que modernité et surmodernité deviennent le principal objet d’observation, avec des questions sur le technicisme triomphant, l’interface homme/machine et même les mondes virtuels numériques auxquels Balandier s’est beaucoup intéressé à la fin de sa vie.

De là quelques interrogations : quelles lectures sur technique, médias, cybernétique, prospective ? Comment sont-elles réinscrites dans une problématique anthropologique, et non simplement “moderniste” ?

7) Chantier E — Le “détour” : méthode de retour vers nos modernités

Bernard Valade rappelle que Balandier fait l’éloge du détour, comparable à celui de Alexis de Tocqueville ou de Louis Dumont : retourner un miroir extérieur sur “nous”. Le détour est aussi explicitement soutenu par une recommandation de Boas : éclairer “les processus sociaux de notre temps”, produire un “savoir en retour” dans les sociétés où l’imaginaire se transforme.

Le fonds permettra de faire une histoire très concrète de cette méthode : quels pays, quels séjours, quels “détours” (Brésil, Mexique, Japon) s’accompagnent de quels corpus ? Bernard Valade cite un passage où Balandier affirme que ces détours l’ont rendu prêt à explorer les “nouveaux Nouveaux mondes” de notre propre modernité.

Georges Balandier, début des années 1980, à son domicile 13 rue du Square Carpeaux, Paris. Photographies de Mario Dondero. Archives personnelles d’Anne Rocha Perazzo, (fille de Georges Balandier), avec son aimable autorisation.

8) Chantier F — Religions, sacré, émotions : une politique par d’autres moyens

Avec Delphine Manetta, nous avons avancé une hypothèse pour l’histoire intellectuelle6 : l’expérience directe de rites de possession et de divination en Afrique serait à l’origine d’un autre point de vue sur la religion, au-delà d’une sociologie des institutions ; les émotions rituelles, épreuves corporelles et existentielles, aident à comprendre domination et résistance ; d’où l’attention au rôle politique des mouvements religieux lors des décolonisations et, enfin, au caractère “volatile” du sacré dans la surmodernité.

Ici, le fonds est une mine potentielle : il permettra de repérer quelles bibliothèques religieuses (histoire des religions, ethnographies rituelles, théories du sacré, sociologie des mouvements) sont mobilisées pour articuler sacré et politique. Il permettra aussi de dater une éventuelle bascule : du religieux “africain” au sacré “surmoderne”.

9) Chantier G — L’écriture de soi comme outil : bilans, “projet”, périodisation

Nadège Mézié, dans cArgo7, rappelle que Balandier parle d’un “projet” consistant à organiser la succession de ses livres “de telle manière que certains fassent le point”, et insiste : ces écrits ne sont pas hors-terreau scientifique, ils font un avec le reste de l’œuvre. Elle souligne aussi un « souci autobiographique permanent », une pluralité de lieux autobiographiques, depuis Tous comptes faits (1947) jusqu’à Conjugaisons (1997) et au-delà.

Pour une histoire des sciences sociales, c’est un chantier central : les livres de bilan produisent une périodisation “indigène” de l’œuvre. Nadège Mézié montre comment Tous comptes faits se présente comme une “monographie par pli professionnel” appliquée au “phénomène moi-même”, avec fiches, classifications, tableaux. Le fonds permettra de confronter ce geste d’auto-ethnographie à la bibliothèque réelle : comment une bibliothèque outille la capacité à “faire le point” ? Quels livres accompagnent les bilans ?

10) Chantier H — Positionnements disciplinaires : sociologie, anthropologie, anti-structuralisme

Enfin, il faut traiter Balandier comme acteur de champs disciplinaires en reconfiguration. Valade note explicitement que la sociologie, “petite reine” des années 60-70, lui permet de conférer à l’anthropologie une dimension critique, faisant pièce à l’anthropologie structurale qualifiée d’anti-historique. Avec Delphine Manetta, nous avons rappelé que ses premiers travaux ont contesté les approches culturalistes, formalistes, matérialistes d’après-guerre, se démarquant autant du structuralisme, du marxisme que du culturalisme6.

Le fonds est l’endroit où ces démarcations peuvent être testées empiriquement : quels auteurs du structuralisme sont présents, à quelles dates, avec quels usages ? Quelles controverses la bibliothèque matérialise-t-elle ? Comment se construit une anthropologie “généralisée et comparative” soucieuse des dynamiques historiques ?

Ouverture : transformer un fonds en chantier collectif

Ce que permet le fonds Balandier, ce n’est pas seulement une bibliographie enrichie. C’est une invitation à une recherche directe, collective, patiente, faite de micro-enquêtes cumulatives : cartographier les constellations de lectures, dater les entrées, reconstruire les voisinages, comparer les traces d’usage aux inflexions de l’œuvre, articuler bibliothèque, terrains, institutions, et bilans.

Si l’on devait résumer l’esprit de ce programme en une phrase : il s’agit de traiter la bibliothèque comme un observatoire de la fabrique d’une anthropologie du mouvement, où “tension”, “conflit”, “évènement”, “situation” ne sont pas des mots d’ordre mais des opérations — et où le détour, loin d’être un exotisme, devient une technique de retour sur nos propres modernités.

Le reste — la liste des axes, l’importance de l’urbain, la centralité du politique, la place du sacré, l’ouverture à la prospective, la logique des bilans — doit désormais être mis à l’épreuve du fonds. Autrement dit : il faut ouvrir un chantier. Et je propose donc aux chercheurs comme aux étudiants, une règle simple : aller voir, livre après livre, comment une pensée s’est donné ses instruments, comment, parfois, les instruments ont déplacé la pensée de Balandier, et peuvent déplacer la nôtre aujourd’hui.

L’image mise en avant pour ce billet sur la page d’accueil est une vue sur les rayonnages du fonds Balandier. Cliché : Pauline Baty

  1. cArgo, Revue Internationale d’Anthropologie Culturelle & Sociale : https://www.cargo.canthel.fr/cargo6-7-memoires-et-violences-extremes-balandier. []
  2. Le carnet Hypothèses « Biblhis », Bibliothèques d’historiennes et d’historiens, « présente les recherches d’un groupe de travail sur les bibliothèques d’historiennes et d’historiens (XVIIIe-XIXe siècle), autour de cinq axes majeurs : la constitution de ces bibliothèques, leur utilisation par leurs propriétaires, leur théâtralisation, leur transmission et leur éventuelle patrimonialisation ». []
  3. Voir son article dans cArgo, Revue Internationale d’Anthropologie Culturelle & Sociale : https://www.cargo.canthel.fr/wp-content/uploads/2017/12/Cargo6-7_Valade.pdf. []
  4. cArgo, Revue Internationale d’Anthropologie Culturelle & Sociale : https://www.cargo.canthel.fr/wp-content/uploads/2017/12/Cargo6-7_Copans.pdf.. []
  5. Ibid. : https://www.cargo.canthel.fr/wp-content/uploads/2017/12/Cargo6-7_Manetta.pdf. []
  6. Ibid. : https://www.cargo.canthel.fr/wp-content/uploads/2017/12/Cargo6-7_DianteillManetta.pdf. [] []
  7. Ibid. : https://www.cargo.canthel.fr/wp-content/uploads/2017/12/Cargo6-7_Mézié.pdf. []
Erwan Dianteill
Erwan Dianteill
Professeur d'anthropologie, Centre d'anthropologie culturelle CANTHEL, Université Paris Cité - IUF 2023/ Non-Resident Fellow, Hutchins Research Center, Harvard University

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Erwan Dianteill (24 avril 2026). Une invitation à l’enquête sur le fonds Georges Balandier. Panacée. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/164s1


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